Le chantier du camp d’entrainement de Meucon, près de Vannes, en 1917-18

En avril 1917, les États-Unis décident d’entrer en guerre contre l’Allemagne mais ils ne possèdent qu’une armée très réduite, la conscription n’étant pas pratiquée. Ils doivent donc très rapidement rassembler des millions d’hommes et les armer. La France propose de participer à l’armement et l’entraînement d’une partie de cette nouvelle armée et c’est ainsi que le Camp de Meucon est choisi, avec ceux de Coëtquidan, de Valdahon dans le Doubs et de Souge près de Bordeaux pour la formation et l’équipement des artilleurs américains. Le recteur Gouron de Grand-Champ dans son bulletin paroissial, Kloh Bras Gregam, rédigé en breton, exprime son opinion sur les différents groupes d’étrangers venus participer au chantier du camp, dans un style franc et enlevé.

Ce texte, de Monsieur Jean Leray – qui a été professeur d’histoire et géographie au collège-lycée de Sainte-Anne-d’Auray – a été publié dans la revue diocésaine Chrétiens en Morbihan les 4 et 18 décembre 2014. Les traductions du breton ont été réalisées par Loeis Le Bras.

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Procession de la paroisse de Grandchamp en 1912

Le choix de Meucon

Le choix de Meucon s’explique par l’existence d’un champ de tir, la proximité des ports de Saint-Nazaire et de Brest, la desserte satisfaisante du site par les axes routiers et le chemin de fer de la Compagnie du Morbihan. Cependant pour accueillir les alliés d’Outre Atlantique des aménagements sont nécessaires : élargissement du champ de tir existant, création d’un second champ de tir pour les mortiers, mise en place d’une station de ballon et d’un aérodrome et surtout d’un nouveau camp susceptible de recevoir 16 000 « gunners ». Tous ces travaux exigent une très nombreuse main-d’œuvre que ne peut pas fournir la région car les hommes de 19 à 49 ans sont majoritairement sous les drapeaux aussi il est fait appel à des travailleurs étrangers.

Le recteur Gouron de Grand-Champ s’étonne du niveau d’équipement exigé par les Américains pour le Nouveau Camp de Locqueltas : « Il est vrai que les Américains étonnent, 50 millions de francs sont nécessaires pour faire mettre le camp en état de les recevoir… A l’intérieur du camp, ils demandent toutes les sortes de commodités, d’avoir sous la main, eau, lumière et tout ce que l’on voit dans les grandes villes ».

Il se sert d’une belle référence biblique pour qualifier l’étonnante diversité des travailleurs utilisés fin 1917 – début 1918 : « On travaille beaucoup dans le camp de Meucon, du moins, les ouvriers qui devraient travailler ne manquent pas. Ils se comptent par centaines et même par milliers sur tout le parcours du camp, c’est-à-dire depuis le Morboulo jusqu’au Burgo. Il y a des Français, des Boches (3000), des Chinois (1000), des Suisses, des Portugais, aussi, c’est une Tour de Babel qu’on y construit ».

Les prisonniers « boches » surprennent

Les Prisonniers allemands fournissent une main-d’œuvre très prisée par les autorités militaires. En 1915, le recteur exprimait une position ambiguë vis-à-vis d’eux, en effet il utilisait le terme agressif de « Boches » pour désigner ces prisonniers mais il en présentait certains plutôt favorablement : « 60 Boches(Allemands) ont été internés à Grand-Champ. Ils logent dans la ferme de Cougoulic, de Cosquéric et travaillent à une nouvelle grand’route allant de Corn Arat à Chanticoq. Ils sont gardés par 16 soldats français qui viennent pour la plupart du département de l’Aisne, c’est-à-dire élevés sans religion. Huit des prisonniers boches ont communié très pieusement à Pâques, gardés par deux soldats dans l’église même. Pendant la messe, les deux Français n’ont fait que causer et sourire en voyant la piété des Boches. Ceci explique pourquoi, le dimanche, on ne voit aucun des prisonniers à la messe (On se demande qui est le plus correct) ».

Le point de vue du prêtre est très subjectif puisque largement basé sur la foi et la pratique religieuse mais pour lui un Allemand, surtout s’il se rend à l’église, devient meilleur qu’un Français athée. Le curé Gouron n’échappe pas à l’esprit chauvin, nationaliste mais cette hostilité s’effondre devant l’humanité des soldats de l’autre camp.

Des tirailleurs malgaches très appréciés

Ce recteur éprouve une forte sympathie pour les soldats des 20ème et 22ème bataillons de tirailleurs malgaches : « Octobre 1917, il nous est arrivé 1500 soldats malgaches. Novembre 1917, 1000 autres sont encore venus (1). Ils ont le visage noir comme des ramoneurs. Ils sont venus aider nos propres soldats à défendre la France contre les Boches. Leur pays est une grande île appelée Malegashe ou Madagascar. Ils ne savent pas encore faire la guerre et sont ici pour apprendre à la faire. Ils vont loger à Grand-Champ, Locmaria et Locqueltas jusqu’à ce qu’on ait construit un campement pour eux à l’intérieur du Camp. Beaucoup d’entre eux sont chrétiens comme nous et ceux qui les connaissent disent qu’on n’a pas à se plaindre d’eux.

Le manoir de Kerléguin est habité par 200 d’entre-eux ou davantage. Tous les matins, ils partent vers le camp afin d’y construire des baraques pour les Américains. Ceux-ci, dit-on, doivent nous arriver vers le printemps 1918 au nombre de 10 000. Nos Malgaches sont transportés d’ici au camp sur des autos camions. Une douzaine de ces monstres couvrent tous les soirs la place de l’église et d’autres celle du Marhalé (place de la Mairie). Tous les matins, chacun d’entre eux hurle par ses tuyaux d’enfer avant de se mettre en marche et réveille sans pitié tous les paresseux du bourg. Mais les Américains auront besoin d’eau pendant leur séjour au camp. La source du Burgo et d’autres dans les alentours vont être captées en leur faveur. On a creusé déjà un grand réservoir auprès de la fontaine du Burgo, réservoir qui doit être pavé et cimenté. Pour faciliter ce travail, on ouvre une voie dans Locméren des Prés assez large pour qu’un camion puisse y passer en transportant du ciment, du sable et des ferrailles. Ce sont les Malgaches qui sont chargés de ce travail, sous la direction de quelques officiers et soldats français.

Février 1918 : Les soldats malgaches sont partis et les gens les regrettent car c’était des gens bien. Deux d’entre eux, des sergents, ont demandé à être baptisés avant de partir pour le Front ». En effet, Laimanga le 24 décembre et Randriandromaka le 1er janvier avaient reçu le sacrement de baptême et pris à cette occasion des prénoms chrétiens, respectivement Joseph-Marie et François ; leur parrain commun était Victor Raikanovo.

Les ouvriers chinois : un portrait très négatif

Le recteur Gourong regrette les Malgaches mais en février 1918, il dresse un portrait très négatif de leurs remplaçants, les travailleurs chinois, alors qu’ils viennent d’arriver dans la région : « Un groupe d’ouvriers chinois est arrivé pour travailler au camp. Tous ces petits hommes jaunes sont des païens et sans doute la raclure de ce lointain pays. Ceux qui les connaissent disent qu’ils ignorent les interdictions des commandements, le sixième ˝ Tu ne feras pas d’impureté ˝, le septième ˝ Tu ne voleras point ˝ et le huitième ˝ Tu ne mentiras point ˝. S’ils venaient visiter Grand-Champ, on dit qu’il serait préférable de mettre des serrures neuves sur les maisons ».

Il salue leur départ de la région en août 1918 par cette phrase : « Ces gars-là, il leur sera difficile de faire du porte-à-porte comme des notables, un parapluie à la main. Avant de partir, ils ont tué un des leurs de 37 coups de couteau.  »

Le Recteur Gouron, en novembre 1918, part de l’exemple concret des travaux pour la nouvelle route devant relier le village de Visclen à celui de Kermelin en Grand-Champ, pour affirmer le peu d’efficacité au travail des Chinois mais aussi des Espagnols : « Les trois quarts de lieue de route que l’on fait entre le Pont de Visclen et « la route des Boches » ont été commencés en avril. Pendant ces 6 mois, 180 Espagnols et 150 Chinois y ont travaillé et on ne peut pas l’emprunter. C’est vrai que ces ouvriers n’ont jamais connu la sueur. Aujourd’hui, ce sont les Boches qui sont arrivés sur le chantier. Si trois pieds de nouvelle route coûtent 25 francs, les trois pieds de celle-ci coûteront bien 100 francs ? »

« La route de la guerre » sera chère car les Espagnols et les Chinois étaient nourris et payés 100 sous par jour. L’amertume du Recteur peut en partie s’expliquer par un accident provoqué fin mai par des Espagnols qui, en voulant dégager des roches à coup de mines, ont provoqué l’incendie d’une maison qui lui appartenait à Kermelin. L’ecclésiastique grégamiste réitère à la fin du conflit son jugement défavorable sur le bilan de ces travailleurs : « Ces ouvriers étaient des moins que rien, des gens venus d’Espagne, de Chine, de Suisse, tous de merveilleux dormeurs, bons pour toucher l’argent sans travailler. Ils étaient 330 à faire le tronçon de route entre Kermelin et le pont du Visclen et ils ont mis un an et demi ».

Le Recteur Gouron, dont les opinions doivent être largement partagées par la population locale, montre donc une grande affection pour les Malgaches, qu’il laisse entrevoir comme de grands enfants pleins de bonne volonté, acceptant la conversion au christianisme et une forte aversion pour ces Chinois païens et délinquants. En ce début de XXème siècle où l’inégalité des races est généralement admise, le père Gouron n’affiche pas de racisme mais dénonce surtout le non-respect des valeurs morales et de la valeur travail.

L’apparition régulière d’avions dans le ciel de la région est pour la population une nouveauté ; le recteur évoque ainsi les vols : « On voyait souvent les Américains, volant dans les airs, assis sur le dos d’oiseaux de fer. Parfois, ils arrivaient ainsi, sans crier gare au-dessus du Bourg de Grand-Champ et on les voyait agiter leurs chapeaux aux gens qui étaient sur la place de l’Église, la tête levée vers le ciel pour les voir ». Il décrit donc des Américains communicatifs et il les associe à la modernité que représentent les avions ; en fait, ces Alliés volent sur des appareils de fabrication française.

NOTE

(1) Le 20ème, arrivé les 12 et 16 octobre 1917, est cantonné chez l’habitant, l’État-major, la Section Hors-Rang, les première et deuxième compagnies à Grand-Champ, la troisième à Locmaria et la quatrième à Locqueltas. Le 22ème, arrivé un peu plus tard, est logé dans le nouveau camp.